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03 octobre 2005

Mon heure de peur américaine

"I think that was a bad idea of yours to bring those CDs with you on this trip"

C'est un policier américain qui me le dit. Bon embompoint, pouces coincés dans la ceinture lestée de trop d'outils d'autorité, cheveux jaunes lissés vers l'arrière, il est tellement caricatural que le lendemain, je me souviendrai de lui portant des lunettes Police. Pour l'instant, jai peur. Ma valise est vidée devant moi, j'ai l'impression que rien de ce que je dis n'est entendu comme il le devrait. Je viens d'arriver à Detroit, je suis seul dans un coin d'un poste de police et je n'ai qu'une peur : passer la nuit dans une cellule américaine avant d'être renvoyé vers la France.

Les disques dont il parle, ce sont trois-quatre albums que m'avait envoyés l'attaché de presse d'EMI, que j'étais passé prendre à la Poste peu avant de prendre l'avion, que j'avais glissés dans ma valise, pensant les écouter pendant mon séjour à San Francisco. J'avais regardé leurs pochettes, je ne les avais pas décellophanés, maintenant ils risquaient de me valoir une expulsion du terrritoire américain.

Grillagecastro

Comment suis-je arrivé face à ce policier ? En disant mon métier. Nous étions dix journalistes, en partance pour San Francisco et la Silicon Valley, sans visa, en transit à Detroit. Pas grave, nous disions-nous, il suffirait de baratiner. Seulement, quant l'agent de police m'a demandé mon métier, c'est sorti comme par réflexe : "Journalist... on holidays". Mal parti. Deux trois questions de plus et l'agent me demande de la suivre dans les bureaux à l'arrière. Il y a un autre journaliste de l'équipe qui attend, déjà pessimiste.

A partir de là, il serait fastidieux de résumer toutes les circonvolutions, les détours, les sauts de puce de mon explication, que le flic désigné pour me cuisiner s'amusait à rendre plus tordue encore selon une recette visiblement bien éprouvée : il me pose une question, il écoute ma réponse, s'absente cinq minutes, revient en me répétant ma réponse en la détournant.

FliccastroTout ce que je disais était vrai, mais confus, trituré, déformé. J'étais à San Francisco pour mon métier de journaliste, mais aussi pour celui de professeur et d'organisateur d'événements musicaux. Le flic a focalisé sur cet aspect, a fouillé ma valise, est tombé sur les disques d'EMI, reçus le matin même. Parmi eux, un disque dont j'avais à peine regardé la pochette, Le Third Reich and Roll des Residents, un disque de 1976 qui se moque dans son design de l'esthétique nazie sans grande finesse. Je ne m'étais pas rendu compte que ce disque allait si loin. Mais le flic, oui. Il me harcèle soudainement, persuadé que j'ai eu des problèmes avec la police en France, vu les disques que j'écoute, persuadé aussi que j'ai un tatouage.

Trois quart d'heures d'angoisse, déjà, et le voilà qui massène : "I Think I'm gonna arrest you for trying to import illegal music in the United States". Et là, pour la première fois de ma vie, j'ai plongé dans une peur sans fond, un délire absurde sans espoir de sortie, piégé par un policier qui avait transformé tout mon discours pour façonner son histoire et les raisons de ma culpabilité. Je me voyais dans une cellule, je me voyai pleurer.

C'est alors que l'organisateur du voyage est arrivé. Cinq minutes plus tard, je suis sorti, après une dernière leçon du flic, m'expliquant qu'il ne faut pas jouer avec les mots, que ce n'est pas drôle.

J'ai juste dit "Yes Sir".

Plein d'autres choses à raconter depuis. Les deux photos ont été prises lors de la foire de Castro, le quartier gay de Frisco.

Voici les sites qui parlent de Mon heure de peur américaine:

Commentaires

Bande son: "Chase" - Giorgio Moroder

Rédigé par: titom | 3 oct. 05 10:56:25

Ca me rappelle mon arrivée à l'aéroport de Seattle en 99 : tous les militants de la Confédération paysanne étaient passés sans problème (malgré une tonne de pancartes et du roquefort en contrebande). J'ai cru bon de répondre en détail au flic qui me demandait ce que je venais faire aux Etats-Unis pendant 10 jours. Erreur, il faut en dire le moins possible...

Rédigé par: rom | 3 oct. 05 11:30:23

Ca me rappelle quelque chose (mais je suppose que c'est le genre de mésaventures qui arrive tout le temps)
Au moins ca n'a pas duré longtemps...

Rédigé par: Mat | 3 oct. 05 12:03:56

bande son : "panic in detroit"

cette anecdote me rappelle des tres mauvais souvenirs. je voyagais avec un instrument de musique (un gros harmonica) et ils avaient presque voulu le desosser pour verifier que pas de bombe dedans.

sinon, 3rd reich and roll est un excellent disque ! et que cette aventure facheuse ne te fache pas avec cet album essentiel.

Rédigé par: david fenech | 3 oct. 05 12:08:16

incroyable ton histoire chryde mais pas tant que ça finalement.
là bas quoique tu dise, tu as souvent tort. donc effectivement en dire le moins possible et se faire oublier. pour les passages à la douane. je l'ai fais souvent dans les années 90. à l'arrivée à new york JFK, tu comprends vite que tu joue pas au malin avec eux. bonne chance pour le retour.

Rédigé par: vivian | 3 oct. 05 13:10:01

Ah, l'éternel problème du journaliste qui se déplace à l'étranger...
A l'époque, j'avais opté pour "communication" dans la case profession. Comme cela tu ne ments pas complètement ;)

Rédigé par: Mister Cham | 3 oct. 05 13:16:42

C'est curieux, mais ce genre d'aventure ne me suprend plus…

Rédigé par: Marie Guyot | 3 oct. 05 16:40:10

Chryde, je trouve cela savoureux cette confrontation avec la brutalité policière quelques jours seulement après que tu ais relaté cette même brutalité sur Parisist:
http://www.parisist.com/archives/2005/09/30/a_la_gare_du_nord_les_crs_manquent_de_magnesium.php

Rédigé par: Boris | 3 oct. 05 17:53:47

Et on fait comment pour gérer Parisist, hein ?

Rédigé par: Dominique W | 4 oct. 05 02:03:05

Ah si tu peux plus gérer en mon absence, on est mal, Dom ;)

Merci pour vos messages. Depuis, j'ai passé deux nuits dans un hotel de luxe, ça va bien mieux ;)

Rédigé par: Chryde | 4 oct. 05 02:30:56

Je me demande si je préfère pas les geoles américaines à un voyage avec Ginisty ... :)

Rédigé par: joel ronez | 4 oct. 05 09:17:57

C'eut été trop con de passer l'Atlantique sans embrouilles avec l'avion de la Northwest et de se retrouver en geole... Ah, oui, pour le retour, sors tous tes achats de leur boîte et cartons, histoire de ne pas payer de taxe à Roissy. Valeur maximale non imposable : 180 euros.

Rédigé par: thebip | 8 oct. 05 17:47:49

quelle histoire... j'en aurais pas mene bien large moi non plus dans une situation similaire... meme avec le visa, chaque fois que je passe devant un officier de l'immigration (ou des douanes, d'ailleurs), c'est le grand inconnu: comment ca va se passer? une fois ca a failli etre folklorique, les empreintes digitales de Anne etant soudainement suspectes... heureux de savoir que tout s'est bien termine!

Rédigé par: julien | 10 oct. 05 22:10:23

C'est des cingles ! Tout simplement. On dirait qu'ils font expres d'user et d'abuser de leur suprematie. Moi, ca a ete moins grave que toi, mais l'immigration m'a saoule cet ete pour une histoire d'adresse a Philadelphie. Contente en tout cas que tu t'en sois bien tirer ! Et verifie ton courrier la prochaine fois ! T'imagine si on t'avait mis de la drogue, t'etais bon pour faire comme B. Jones II ! Lol Bonne continuation.

Rédigé par: Sophie | 11 oct. 05 10:05:21

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Rédigé par: Dustin Dickinson | 5 déc. 05 11:24:01

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